Impacts socioculturels

Contexte socioculturel
Le contexte d'agression et les difficultés connexes à cette expérience entraînent trop souvent des mécanismes de défense et de fermeture. D’une part, dans une culture ouverte, permissive, où les femmes peuvent s'exprimer et défendre leur style de vie, l'agression est vécue de façon singulière, où prédominent un sentiment d'injustice et confusion dans un vécu émotionnel oscillant entre la peur, la tristesse, la colère et le dégoût. D’autre part, dans une culture où les normes sociales sont plus répressives en regard de la sexualité, où l’affirmation des femmes est restreinte et où les contraintes priment sur l’expression individuelle, la situation prend un sens différent puisqu’elle laisse transparaître une problématique culturelle. C’est donc dans cette optique de souffrance collective que l’intervention en contexte social international se distingue de la souffrance personnelle, bien que toute situation d’abus engendre d’importantes répercussions au plan intrapersonnel.

Conceptions psychosociales et banalisation de la violence
Afin de faire le lien entre les conséquences d'un abus et la capacité de vivre de la satisfaction sexuelle, il faut d’emblée s'interroger sur le potentiel d'épanouissement et d'affirmation qu'une personne possède, en terme de latitude, dans son milieu d'appartenance. Pour mesurer toutes les difficultés liées à l'abus, il faut donc tenir compte de divers éléments, notamment:
- La place des femmes dans leur milieu de vie
- L'image des femmes auprès des hommes
- L'accessibilité aux soins de santé et d’éducation

Nombreux autres facteurs variant selon les contextes peuvent entrer en ligne de compte, parmi lesquels nous pouvons entre autres mentionner les rapports de proximité, les traditions, les coutumes, les rites, les interdits et les valeurs morales ou religieuses. Néanmoins, plus il y a de contraintes à l'épanouissement d'un individu, plus les difficultés à se vivre autrement prévalent. Au fil de nombreuses rencontres professionnelles faites dans différents pays au cours des quatorze dernières années, il a été possible de s'interroger sur un certain nombre de facteurs. Quand une femme se sent régulièrement dévalorisée, humiliée, voire agressée dans sa vie au quotidien, qu'elle considère comme habituel de ne pas être reconnue, acceptée, valorisée, nous pouvons constater que les mécanismes d'adaptation à accepter la maltraitance augmentent de façon significative.

De plus, quand, dans un même environnement, une femme constate régulièrement que d'autres femmes vivent au quotidien un certain nombre d'abus qui se ressemblent, il y a des risques significatifs que cette violence soit perçue comme normale, voire acceptable. À titre d’exemple, une femme qui a vu sa mère, ses amies ou encore ses voisines être maltraitées laisse davantage place à l’appropriation de repères négatifs, dans le développement du cadre de références propre à l’individu, et une espérance à se vivre différemment comme peu probable. Dans un tel contexte, le désir et le plaisir sexuels perdent de leur sens. Les femmes en viennent donc à percevoir les hommes en général, et plus spécifiquement leurs partenaires amoureux ou sexuels, comme peu agréables, ou désirables. Étant davantage perçus comme menaçants, il devient plus facile de comprendre le faible intérêt que représente pour elles l'espoir de vivre de la satisfaction sexuelle. De nombreuses femmes victimes de violence sexuelle ou d'abus sexuel par un proche ou un inconnu pouvaient avoir de la difficulté à différencier des concepts tels la satisfaction, le bonheur, le bien-être, la sécurité... Le caractère inaccessible de ces idéaux entraîne de nombreuses femmes abusées vivant dans un environnement qui limite leur épanouissement à se questionner sur ces valeurs, puisque trop souvent elles ne peuvent envisager qu'elles pourraient se vivre autrement.

La difficulté des femmes à différencier la satisfaction des autres composantes de la sexualité renvoie à une mentalité collective qui est naturellement intégrée quand une culture adopte des valeurs, des attitudes et des comportements similaires qui s’avèrent limitatifs pour l'épanouissement d'une personne. Cette personne, en manque de repères positifs différents, aura peu d'espoir pour se vivre autrement. Le collectif prédomine alors sur l'individuel. Comme le propose la pensée jungienne[1], la réalisation de soi et le concept d'individualisation, dans une perspective de satisfaction sexuelle, ne peuvent prendre sens chez une personne abusée où l’environnement l’amène à se replier sur elle-même. De ce fait, il semble alors plus simple de comprendre la portée du terme insatisfaction, lequel renvoie à une sensation d'insuffisance, d'inachevé et de manque, que d’identifier tout ce à quoi renvoie le concept de satisfaction compte tenu du manque d’expérience positive y étant lié. Comment peut-on alors différencier la satisfaction sexuelle du bonheur quand les deux semblent inaccessibles? Il faut bien comprendre que la satisfaction sexuelle telle que définie ici, soit axée sur l’épanouissement, est un concept très occidental qui ne s’exporte pas facilement à un mode de vie dans une culture où il est devient difficile de s’affirmer.

Dans une réalité douloureuse, où peut-on la retrouver dans l'imaginaire? Comment ouvrir à l'espoir, libérer les rêves? Comment porter à réflexion l'inconscient collectif d'une culture qui tolère la maltraitance? Comment trouver les messages qui sensibiliseront à l'importance de faire des apprentissages, d'acquérir des connaissances sur les femmes, leur sexualité, la bientraitance? Ouvrir à la satisfaction, c'est aussi ouvrir à son contenu : satisfaction du moment présent, de soi, de l'autre, de l'expérience vécue? La satisfaction telle que nous la concevons est-elle un processus ou une finalité? Guy Corneau, dans son livre Le meilleur de soi[2], propose une idée dynamique dans ses représentations de l'arbre de soi. Pour lui, la satisfaction est un espace intégré dans une démarche vers l'autonomie. Pouvons-nous, dans un contexte sexuel, affirmer qu'une personne qui vit une satisfaction sexuelle est une personne qui peut accéder à son autonomie et sortir de ses mécanismes de dépendance? Et si tel est le cas, comment est-il possible de situer cette expérience dans un contexte d'exploitation sexuelle? À la base, il s’agit de se rappeler qu'une femme abusée qui se met en colère, qui dit non, est une femme qui réagit et se défend. Dans la mesure où il devient possible de nous adapter à leur réalité ou à leur contexte de vie, nos expériences passées sur le terrain nous permettent d’être optimistes dans notre capacité à favoriser un devenir différent.

[1] Jung, C.G. (1964). Dialecte du Moi et de l'Inconscient, Éditions Gallimard, p. 116.
[2] Corneau, Guy (2007). Le meilleur de soi, Éditions de l'Homme, p. 30
 

Rédigé par Alain Gariépy, Sexologue clinicien, Président de l’Institut Québécois de Sexologie Clinique. Tiré et adapté de : Gariépy, Alain. 2010-2011. « Abus et satisfaction sexuels: du paradoxe au renouveau dans un univers culturel différent ». Sexologie Actuelle , vol. XVII, no 1-2, (automne-hiver), p. 13-15.