Pornographie et sexualité virtuelle

La pornographie, en devenant accessible, est désormais un phénomène social banalisé, faisant partie de notre quotidien. Le problème n'est plus de savoir comment aller vers la pornographie sur Internet, mais plutôt d'arrêter celle-ci de venir vers nous. Actuellement, tous les publics peuvent y avoir accès, rendant son potentiel infini. Les recettes générées par cette industrie sont telles que même les discours alarmistes n'ont pu avoir d'influence sur le phénomène. À ce titre, faire de la prévention dans le but d’enrayer la pornographie est devenu illusoire; sa réalité anonyme la rend implacable.

Pornographie ou prostitution virtuelle?
Où est la nuance? Dans ces avancées, la pornographie propose de retrouver la personne de son choix et de partager des échanges sexuels en direct. Liste, photo, description, spécialité, tout y est. Une microsociété avec des portes ouvertes sur l'univers. À une époque où des personnes devaient, dans la réalité de la prostitution, être en contact avec l'autre, ses odeurs et le contact de sa peau, la prostitution virtuelle innove par le produit : vous achetez maintenant des images et du son. Comme quoi la sexualité lucrative trouve, dans son mode de comptabilisation, une façon de vous joindre via l'un ou l'autre de vos sens. La subtilité de toute cette organisation rend le contexte des échanges ambigus : pornographie ou prostitution virtuelle? Tout est fait dans la présentation pour faire oublier l'essentiel : derrière ces images existent des gens et, derrière ces gens, des histoires personnelles, pas nécessairement heureuses ou épanouies comme semble vouloir le proposer ce qui fait illusion.

La sexualité pour homme
La pornographie offre des corps de rêve, empreints des stéréotypes sexuels, surdimensionnés et souvent plastifiés, qui renvoient à l'idéal de l'imaginaire pour plusieurs. N'est vraiment excitante que l'inaccessible qui n'existe pas. Dans l'excitation, le point de référence demeure la volupté de l'Éden qui transgresse le quotidien. D'une image personnelle sans saveur ou incomplète, la pornographie propose en fin de compte non pas l'accomplissement, mais l'aboutissement. Cette recette est simple et joignable du bout des doigts, par un simple clic. Le choix des fantasmes proposés est incroyable. Telle une liste d'épicerie, le choix de la proposition s'ouvre; mieux, il est cumulable.

Vous souhaitez observer des personnes de toutes nationalités, des relations de couples, de groupes, domination/soumission, voyeurisme, masturbation, homosexualité, pénétration anale, éjaculation féminine, femme enceinte, personne obèse, personnes âgées, femmes rasées, jouets érotiques, lingerie, uniforme..? La liste s'éternise. Si vous avez imaginée une idée, elle existe; d'autres l'ont matérialisée. Très efficacement construite pour répondre à la réalité masculine, et bien que de plus en plus offerte pour les femmes, elle gratifie l'excitation des hommes pour son efficacité. Elle permet le regard discret.

La sexualité post-scriptum
À l'autre bout du générique de la sexualité pour homme existe une réalité inoffensive, tant elle devient anodine face aux représentations masculines exploitées dans la pornographie : la sexualité post-scriptum. La réalité érotique post-scriptum renvoie à l'aspect du détail, de l'idée complémentaire qui est toujours incluse mais qui, généralement, n'est exprimée qu'à la fin. Elle ajoute au contenu et souvent, bien que discrète, elle précise l'idée principale. Il s'agit ici d'observer ce qui n'est jamais dit. La sexualité post-scriptum existe ainsi. Complètement absente dans le discours, elle précise sur l'idée maîtresse et informe sur le contenu offert. En matière de pornographie, la sexualité post-scriptum est importante car elle est la réflexion que nous devons avoir derrière l'image proposée.

    - L’immédiateté : la sexualité instantanée
    Derrière les images pornographiques existe potentiellement un besoin compulsif, voir addictif, de consommations sexuelles. L'offre étant tellement exhaustive que la personne peut s'installer derrière son ordi pour quelques minutes et finalement y rester des heures. Captivée par l'image, la sexualité s'immiscie dans son imaginaire. Son attitude voyeuriste demande de consommer, sans délai, les actes sexuels recherchés.

    Ici, il n'y a que l'argent qui compte.

    - La disponibilité féminine
    Derrière les images pornographiques existe une réalité qui interpelle sur les comportements des femmes. Les filles des films porno sont « comme les hommes » : elles ont toujours envie de faire l'amour. La scène est classique. Après quelques échanges anodins, la scène explose. Soudain, la femme un désir insatiable, comme magnétisée et hors contrôle devant un partenaire inconnu et pourtant avidement désiré. La femme devient donc un objet ayant un but central: satisfaire l'envie de l'homme à tout prix.

    Quand un homme fait agir une femme comme un homme, il nie son existence et sa sexualité. Ne reste plus que du mépris en image.

    - Le fantasme lesbien
    Derrière les images pornographiques existe un grand archétype du cinéma porno. Il représente la scène fétiche en étant le véritable chouchou du voyeurisme masculin : l'amour lesbien. Surprenant d'observer deux femmes dans leurs ébats amoureux agir comme deux hommes. Aussitôt nues, elles se jettent l'une sur l'autre. Vous pensez que le rapprochement se fera graduellement, dans la complicité, en privilégiant le lien affectif? Bien au contraire, elles optent plutôt pour des poses lascives et jouissent comme les hommes et pour les hommes.

    Quand l'homme se retire de toutes activités, c'est pour mieux dominer la situation: il est le voyeur, l'observateur privilégié, le chef d'orchestre.

    - Le rite de la fellation
    Derrière les images pornographiques existe un hommage au sexe viril, glorification phallique à la toute puissance masculine; le cœur et l'âme de la pornographie concerne la géométrie de l'anatomie de l'homme. Dans la sexualité sur écran, l'homme n'est qu'un sexe, prêt et disponible, avec une réponse sexuelle démesurée. Ce qui est étonnant, c'est qu'il n'est que cela, ce qu'il aime, c'est de n'être justement que cela.

    Quand un homme n'est qu'un sexe, il n'est qu'insécurité.

    - La femme insatiable
    Derrière les images pornographiques, existe une surfemme, ou peut-être un surhomme féminin, qui mène le jeu. Ironie pornographique : la virilité est une imposture; c'est du côté des femmes que la puissance sexuelle est fondée, en vérité. Le vrai phallus infatigable, toujours en demande et toujours vaillant, c'est le sexe de la femme. En fait, la vision de la pornographie évalue la force de la jouissance en terme d'intensité et l'infini en terme de rendement. Sur ce terrain, l'homme est vaincu et ressent le délicieux frisson de sa destitution. La scène porno est le site de la passation des pouvoirs : la femme succède à l'homme, mais à la même place et chargée d'incarner les mêmes valeurs.

    L'admiration de l'homme cache sa méconnaissance de la femme.

La pornographie qui soulage
La pornographie crée l'excitation et favorise son soulagement. Et si la sexualité au final n'était que cela : un simple besoin de se soulager. Si la rencontre amoureuse n'est que séduction, peut-être faut-il voir la sexualité comme une fin en soi. Si la pornographie prend une telle ampleur dans nos scénarios sexuels, peut-être devient-elle une réalité en soi. Si tout n'est qu'illusion, peut-être que cela aussi nous soulage. Sans besoin de connaître et de partager, ne reste-il que le soulagement de demeurer dans son imaginaire personnel? Et peut-être que derrière de grands discours, la volonté d'établir et de maintenir des relations égalitaires entre les hommes et les femmes n'est qu’utopique. Si la pornographie est une création humaine si réductrice, serait-ce au final parce que nous la désirons et la méritons sous cette forme?

J'ai longtemps pensé qu'un fantasme est une projection de notre monde intérieur qui va vers l'autre. Quand nous observons la pornographie, c’est l'inverse : c’est l'intégration du monde extérieur vers soi. La sexualité n’est donc plus vécue activement, mais passivement. Malgré des efforts timides pour scénariser des fantasmes féminins, l'omniprésence masculine est évidente dans la pornographie. Elle ne crée pas de lien qui unit de façon complémentaire l'univers féminin et l'univers masculin. L'univers de l'excitation étant confondu par la prérogative masculine, peut-être devons-nous nous questionner sur la place que les hommes accordent à l'univers féminin. Sous cet angle, le regard de la pornographie illustre très bien le corps féminin, mais s'éloigne toutefois de la compréhension de l'univers intime des femmes. Si le rêve ultime de l'homme est de conquérir la femme, il la présente malheureusement dans la pornographie comme une terre étrangère où l'on n'entre pas.

Alain Gariépy
Sexologue clinicien